Après la censure par le conseil constitutionnel de la loi visant à pénaliser la négation du génocide arménien :link;link, notre président-candidat à sa propre succession, « mesur(a) l’immense déception et la profonde tristesse (…) de ceux qui [l’] avaient accueilli avec reconnaissance et espoir » et « chargea le gouvernement de préparer un nouveau texte » : link. Son principal opposant « pris [lui] l’engagement », après avoir rappelé toute sa « solidarité aux Arméniens de France » - dont lui (seul ?) sait « ce qu’ils attendaient » - « de reprendre le dossier dans l’apaisement (…), la conciliation et (…) la volonté d’aboutir » : link…
Une chose est sûre, la population arménienne semble avoir su capter l’attention des principaux candidats à l’élection présidentielle…
Mais bien au-delà de cette proposition de loi, la pénalisation récente des injures et diffamations envers les Harkis : link, peut légitimement nous faire demander : Pourquoi des lois mémorielles à quelques mois des présidentielles ?
Il s'était souvent entendu dans les milieux juridiques que les lois mémorielles seraient les premières à souffrir d'un contrôle a posteriori de constitutionnalité : en vigueur depuis mars 2010, que nenni !
Nos gouvernants avaient tout aussi semblé - sur les recommandations de la commission Bernard Accoyer : link - s’être accordés ne plus jamais en faire voter... Paroles d'hommes – politiques - : « Encore, toujours des mots », je vous le concéderais : link…
L’échec de la QPC…
Les détracteurs des « lois compassionnelles » avaient fondé de nombreux espoirs dans la réforme constitutionnelle du 23 juillet 2008 et la mise en place de la Question Prioritaire de Constitutionnalité. Naïvement, ils avaient pensé qu’elles les libéreraient de ces lois par lesquelles le législateur peine - tant - à légiférer - sur le passé ; de ces lois que Robert Badinter, sur les pas du doyen Vedel, avait -déjà - jugées inconstitutionnelles : « La question de savoir si la loi du 29 janvier 2001 est entachée d’inconstitutionnalité est simple », écrivait « Le doyen Vedel (…) : « La simplicité ne vient pas seulement de ce que la loi en question méconnaît des dispositions constitutionnelles claires et précises. Elle vient aussi de ce qu’aucun effort juridique sérieux n’est venu au secours de la loi, notamment dans le cours des débats parlementaires (…) ». La loi est inconstitutionnelle parce que, à l’évidence, l’article 34 de la Constitution ne permet pas au Parlement de se prononcer ainsi sur un événement historique » (R. Badinter) : link.
Cela était, cependant, sans compter, la résistance active de la cour de cassation aux pouvoirs étendus des sages de la rue Montpensier : link ; sans compter qu’elle les aurait, en mai 2010, en quasi cour suprême, a posteriori elle-même validées... : Cass. QPC, 7 mai 2010, n° 09-80.774 ; Sur la constitutionnalité de l’article 24 bis de la loi du 29 juillet 1881 instaurant le délit de contestation des crimes contre l’humanité : link).
Il semblait alors falloir se résigner : les lois adoptées seraient probablement maintenues ; non abrogées… Mais, pour l’avenir... nos hommes politiques semblaient y avoir, quelque peu, déjà renoncé…
La commission Bernard Accoyer
En novembre 2008, la commission Accoyer recommandait au gouvernement de ne plus voter de lois mémorielles, sans remettre en cause les lois existantes, « dans un souci d’apaisement et de réconciliation autour [du] passé » :
« Le rôle du Parlement n’est pas d’adopter des lois qualifiant ou portant une appréciation sur des faits historiques, a fortiori lorsqu'[elles] s’accompagnent de sanctions pénales » ; « [Les] résolutions prévues par l’article 34-1 nouveau de la Constitution » lui offre « un meilleur outil d'expression » lorsqu’il souhaite s’exprimer « sur l’histoire » et « reconnaître des évènements significatifs pour l’affirmation des valeurs » de la République : link…
Une recommandation a priori pleine de bon sens, qui paraissait avoir été prise pour argent comptant… Pourtant… A peine trois années écoulées, sans valse majeure de gouvernants, le législateur, de nouveau, ajoutait à l’arsenal mémoriel contesté…
Certes, les récentes lois mémorielles sont assorties de régimes juridiques et non dépourvues de valeur normative ; ne posent pas la question de la légitimité d’un recours à la loi - « faite pour prescrire, interdire, sanctionner », qui « doit donc être normative »... : link - pour tout simplement déclarer…
Mais les termes du débat restent inchangés : pour remémorer, il faut porter un regard sur l'histoire ; imposer une certaine lecture du passé...
Des lois pour déclarer, se remémorer, ne pas oublier… pour diviser ? pour incriminer ?
Bien qu'affirmé, parce souvent votées sous les lobbies et pressions, l’aspect universel des lois mémorielles paraît quelque peu échapper. Et si l’on peut reconnaître à la loi Gayssot une composante d'universalité : « comprendre, [parce qu’elle] porte sur le désastre le plus paradigmatiquement antihumain du XXe siècle, [qu’elle] est aussi une garantie et une protection pour toutes les victimes »: link, elle a surtout ouvert « la boîte de Pandore »...
« Jalousée », « la mémoire de la Shoah est […] devenue, [avec elle], un modèle […] à la fois, récusé et imitable » : link. « Chaque fraction de la population a voulu sa [propre] loi mémorielle » « [pour sacraliser] son propre malheur » : link…
Dans un monde parfait - ou bien meilleur -, le législateur aurait su octroyer à tous satisfaction, mais le monde n'est ni parfait ni meilleur, et le débat s’est ainsi élevé, lorsqu’en février 2005, « [ont été] mis[es] en concurrence », mémoires « des rapatriés et (…) des anciens colonisés », autour d’une lecture « positive » - « imposée » - de la colonisation : link...
Cette « guerre des victimes » et « concurrence des mémoires » paraît le plus grand danger des lois mémorielles, que « la République du Sénégal » aurait pu porter à son apogée, lorsqu'en mars 2010, elle a « solennellement » déclaré : « que l'esclavage et la traite négrière (...), constitu[aient] un crime contre l'humanité » : link...
Il s’agissait là, « d’une [simple] loi mémorielle, d'un devoir de mémoire (…), d’une réponse juridique à un fait historique (…), pour montrer l'ampleur de [son] horreur et ses conséquences dramatiques sur l'Afrique » : link. Mais qu’en aurait-il été si ces déclarations s’étaient multipliées ; si, assorties de régimes juridiques, leur négation s’était partout – où il y eût traite et esclaves - trouvée, pénalisée… ?
Qu'est-ce donc, enfin, ce devoir de mémoire ? Peut-on imposer à l'Homme de se remémorer ?
La mémoire est « la faculté qu'à l'esprit de fixer, de conserver et de rappeler des idées, des connaissances acquises, des évènements, des images, des sensations [et] des états de conscience antérieurs (Dictionnaire de l’Académie Française, 1986) ». Aussi, par ce devoir de mémoire, le législateur paraît vouloir s'insérer dans un mécanisme naturel, personnel et hautement intellectuel, que l'Homme peine lui-même à maîtriser... S'il le pouvait, aurait-il quelconque légitimité pour légiférer sur sa pensée...?
Les lois mémorielles semblent, quoiqu’il en soit, aujourd’hui davantage des lois pour ne pas oublier, et pour incriminer une pensée – extériorisée -, difficilement conciliées à l’unité et l’indivisibilité d’une République, où déjà cohabitent des populations parfois très éloignées…
Mais parce qu’elles séduisent les fractions influentes de l’électorat-victime, elles séduisent également nos hommes politiques : sans qu’aucun d’eux ne semble jamais s’être demandé, s’il est pour autant judicieux de diviser pour présider...